Un mot de Francis tous ceux qui l'aiment

Premier Janvier 2004

Le soleil se lève et la neige commence à tomber. C’est un peu l’histoire de ma vie ; le soleil et la neige dans un même instant, un même show, sur une même scène.

La glace et le feu mêlés comme la mer et l’astre du jour dans l’Eternité de Rimbaud. Je pense à vous mes amis ; mes vrais amis ; mes seuls amis de toujours. Vous qui ne m’avez jamais lâché la main quelles que soient les épreuves. Et je me dis que j’ai bien de la chance de vous avoir ; d’être votre Francis de printemps en hiver sans qu’aucune saison n’abolisse les cycles de notre amitié.

Je me rappelle ce jour d’avant internet où je recevais des mains du facteur l’enveloppe contenant le premier signe de Wiebke : c’était une lettre sur papier cartonné. L’intérieur détouré contenait un mot d’elle : le premier qu’elle m’ai jamais adressé. Et sur le bord un morceau de pierre était collé : un extrait du mur de Berlin qu’elle avait arraché à l’heure de sa chute. Elle m’écrivait l’émotion qu’elle avait ressentie au Centre Culturel Français lorsqu’elle avait découvert mon tour de chant à Berlin Est. Notamment une chanson intitulée « Toujours à l’air libre » que je chantais également en Allemand. A l’époque j’étais resté près de trois semaines au Centre Culturel Français. Elle venait tous les soirs et je ne le savais pas. Dans ce billet elle m’écrivait à quel point mes chansons l’avaient portée à réfléchir ; lui avaient donné l’espoir : foi en la liberté. A la fin de la lettre écrite à l’encre Bleue, elle ajoutait que j’avais été la première personne à qui elle avait pensé le jour où le mur fut pris d’assaut par les premiers Berlinois insurgés ; elle s’était mêlée à la foule et rendue Porte de Brandebourg pour prendre sa part du mur et me l’adresser…

J’imaginais Wiebke découpant un bout de chair du mur au milieu d’un peuple en liesse au concert de la liberté !

Ce que Wiebke ne savait pas c’est que j’étais à Berlin ce jour là. Le hasard sans doute a voulu que je sois présent pour une toute autre affaire que la chanson ou la politique. Je me suis rendu moi aussi Porte de Brandebourg ; me suis mêlé moi aussi à la foule ce jour là. J’ai fait partie des milliers de personnes agglutinés sur les restes du mur qui tombait. J’étais là comme Wiebke un parmi des milliers. Elle me croyait en France de l’autre côté du mur qui nous sépare. Elle ne m’a pas vu. Je ne l’ai pas rencontrée. Le hasard (était-ce bien lui) ne l’a pas voulu. En venant vers le mur elle venait pourtant à ma rencontre. En allant vers le mur j’ignorais toujours l’existence de Wiebke…
Et pourtant sans le savoir j’avais pris racine au plus profond de son cœur, à la place qu’elle m’avait donnée.

Cette place est la mienne à la fois proche et lointaine. C’est elle qui donne un sens à notre amitié. Elle est toujours à naître. Quand j’écris mes chansons, quand je les chante j’ai toujours la sensation de dire « je t’aime » comme Jacques Prévert « à tous ceux qui s’aiment même si je ne les connais pas », à tous ceux qui m’aiment, « même si je ne les ai vu qu’une fois », pas, ou presque pas. Je sais qu’ils sont là, comme Wiebke ce jour là ; si près de moi par le cœur même loin des yeux. Et moi si près d’eux par la route à deux pas de leur mur comme aux confins du monde. Si loin même près ; si près même loin de ceux que nous chérissions. De concerts en concerts j’avais déjà fait tomber le mur dans l’âme de Wiebke et c’est là que je vivrai à tout jamais : à la place qu’elle m’a donné. Quel mur ai-je abattu dans le cœur de chacun d’entre vous ? Peu importe ; sans votre force pour le faire s’écrouler je n’ai aucun pouvoir.

Ce jour là nous étions Wiebke et moi comme je me sens avec chacun d’entre vous. En un lieu essentiel où l’on a pas besoin de se connaître pour être ensemble. Je ne sais pas comment nommer ce lieu ; ce lien. Amitié, Amour ne sont pas suffisant pour le déterminer. Le mot n’existe pas et c’est très bien. Les mots sont réducteurs dans ce cas de figure.

Je préfère vous dire aujourd’hui : Restons ensemble devant le mur comme Wiebke et moi ce jour là ; chacun habillera cette image de la sensation qu’elle évoque ! Et que ce mur soit le mot de passe ; cette histoire la Nôtre ; l’image qui nous rallie.

Avant de quitter ce monde, mon père m’a dit : « l’important c’est d’appartenir à l’avenir ». Le passé qui nous unit aujourd’hui est avenir. Continuons à marcher ensemble vers ce mur qui tombe ; chacun à notre bout de l’Esprit qui relie.