Ça se discute, France2, 29-03-2000

"Couple, fratrie : peut-on partager le succès?"

Les liens du sang mais aussi la vie de couple résistent-ils à la célébrité? En quoi la notoriété peut-elle modifier les relations dans une fratrie?
Invités: Francis Lalanne et son frère Jean-Félix, musicien; Sylvie Joly et sa sœur Fanny, auteur; Christophe Bourseiller et sa sœur Marie Sara, torera; Gilbert Montagné et son épouse Nicole; Chantal Goya et Jean-Jacques Debout.

Jean-Luc Delarue: Francis, vous êtes l'ainé d'une fratrie de trois frère et vous Jean-Félix, le petit dernier, compositeur, guitariste, virtuose qui a commencé très tôt à être reconnu par ses pères ; vous faites un travail de très haute voltige. Trois petites années vous séparent et il y a René qui a, lui, choisi le nom de Manzor. C'est vous qui avez gardé le nom de Lalanne et lui a choisi le nom de Manzor ou le contraire ?

Francis: Entre René et moi on avait échangé une sorte de voeu, de serment quand on était petit qui était de dire que le premier qui réussirai à réaliser son rêve garderait le nom de papa (Lalanne) et que le second prendrait le nom de maman (Manzor) donc René a pris le nom de maman. Jean-Félix n'était pas là à ce moment-là mais il a un prénom qui lui aurait permi de faire un nom : il aurait pu s'appeler Jean FELIX mais a préféré garder Lalanne.
Jean-Félix: J'avais pensé à ça mais c'était trop tard, j'avais déjà fait des albums donc on n'allait pas changer. Par contre, aux Etats-Unes, les gens me connaissent plus comme Jean-Félix. Mais une fois j'ai été aux Etats-Unis et on m'a dit "Vous êtes le frêre de Lalanne ?". J'ai dit " Quand même, il est peut-être pas connu à ce point là". En fait il s'agissait d'un altérophile qui s'appelait Lalanne mais non il ne fait pas partie de la famille.
Francis: Quand il est aux Etats-Unis avec tous ses amis guitaristes on l'appelle "John Felix" (avec l'accent américain) ; c'est plus FELIX là-bas.

Jean-Luc Delarue: Vous menez donc deux carrières distinctes, pour deux publics "différents" ; quels publics et en quoi cette différence de public induit cette notoriété différente également?

Francis: Il n'y a pas de public différent dans cette histoire-là...
Jean-Félix: Le public n'est pas différent mais le milieu est différent : j'évolue dans un milieu de musique instrumentale. La passerelle qu'il y a entre le monde de la musique instrumentale et le "show business" c'est le cinéma, quand je fais des musiques de films, mais sinon il y a quand même un milieu un petit peu différent: la façon de travailler, de mener sa carrière, à un moment donné, peut être différente; mais par contre les gens sont les mêmes.

Jean-Luc Delarue: Que Francis soit plus connu que vous, soit connu différament de vous dans la perception que le public a de lui, qu'est-ce que ça change sur vous qui portez le même nom que lui, qui avez les mêmes yeux que lui?

Jean-Félix: C'est les yeux de maman... Moi je suis musicien, par définition un musicien est beaucoup moins exposé qu'un chanteur ou qu'un comédien, et je considère que c'est la bonne place : on peut faire vraiment ce qu'on veut, faire ses choix musicaux... On n'a pas cette emprise qu'on a à un moment donné dans le monde de la chanson, on est identifié à une image... Un musicien, soit on considère qu'il a du talent et à priori il a du talent toute sa vie, soit il n'en a pas et il ne travaille pas. Je trouve ça beaucoup mieux et finalement beaucoup plus cool, plus tranquille.

Jean-Luc Delarue: Les comiques se sont souvent moqués de Francis; Laurent Ruquier, les Guignols et moi-même aussi. Est-ce qu'il y a des railleries à l'égard de Francis qui vont ont plus marquées que d'autres depuis qu'il est connu du grand public?

Jean-Félix: Alors c'est pas parce que c'est mon frère mais Francis a énormément de qualités, dont certaines peuvent énerver ou iriter, dont le talent par exemple. Quand quelqu'un a des qualités comme celles-là, c'est très facile de voir les défauts ; il y en a en, et on en a tous. A partir de là, c'est un boulot de caricaturiste : on prend un défaut et on le monte en épingle, on met ça en valeur. Le problème c'est que de la caricature on en extrait l'identité générale d'un individu donc c'est complètement injuste.
Jean-Luc Delarue:Et ça vous énerve?
Jean-Félix:Oui bien sûr.
Francis: Ça l'énerve parce qu'il m'aime mais moi je m'en fout. Moi c'est pareil, j'ai tendance à être quelqu'un qui trouve mon frère formidable, à le trouver plus sympathique que quelqu'un qui ne l'aime pas, c'est une réaction naturelle mais moi personnellement, je ne me sens pas plus raillé qu'un autre et c'est une respiration très saine que de pratiquer la dérision ou l'autodérision que je pratique souvent. Souvent les railleries qu'on peut essuyer en tant que personnage public énervent plus l'entourage, les amis et surtout le public : les gens qui nous aiment, qui achètent nos albums, qui viennent voir nos spectacles... Eux en général le prennent comme si c'était sérieux. Moi je prends toujours ça comme si c'était pour rire parce que la plupart du temps c'est pour rire. Et j'aime rire de moi surtout. Vous parliez de Laurent Ruquier, qui est un ami, et lui est hyper fort : dernièrement il m'a demandé pourquoi je portais mes bottes. Je lui ai répondu que c'était parce que quand j'étais jeune je m'identifiais souvent au chat botté et c'est un plaisir qui m'était resté de mon enfance. Quelqu'un a dit "Maintenant tu peux les enlever" et il a répondu "Ah non ce serait du chat bottage" : moi j'adore, je trouve ça très bien.

Jean-Luc Delarue: Vous avez déjà défendu votre frère, Jean-Félix?

Jean-Félix: Oui, le problème qu'il y a c'est que ça vous touche affectivement, c'est normal et après, en plus, il y a encore l'entourage (les proches ou les amis) qui viennent : "Tu as vu ce qu'on a dit encore ?". A un moment donné on n'a pas envie spécialement de répondre.

Diffusion du reportage: un aperçu de la carrière de Francis (qui commence en musique mais qui continue au théatre et se frotte également au monde de l'entreprise et de la production audiovisuelle) commenté par Jean-Félix: de nombreuses archives d'émissions avec Francis mais aussi ses frères.

Jean-Félix n'avait que 17 ans lorsque Francis est invité sur le plateau de sa première émission, chez Michel Drucker. Extrait vidéo de l'émission : "Francis chante La maison du bonheur" (novembre 1979).

JF : Il y a une période, comme celle-ci, où j'ai quitté Francis avec une certaine image de lui et quand je l'ai retrouvé (cela correspond d'ailleurs à son premier album sur lequel figurait "La maison du bonheur"), j'ai été le premier surpris de la maturité de ses chansons, de la couleur de voix qui avait complètement changée.

F : La seule chose véritablement importante pour un chanteur c'est de rencontrer des gens sur scène ; je n'arrive pas à concevoir le métier de chanteur autrement que comme ça (février 1980).

JF : Quand vraiment je l'ai accompagné sur les premières tournées à Paris, je ne voyais plus mon frère. C'est ça en fait qui m'a frappé, j'oubliais que c'était mon frère. Je voyais un fou furieux sur scène qui n'avait aucune limite mais qui n'était pas du tout en train de maîtriser ce qu'il faisait : il était encore une fois dans l'instant et les concerts ressemblaient à l'état d'âme qu'il avait sur le moment.

Présentateur : Ca vous parait tout naturel, à 21 ans, d'avoir fait le théatre de la ville, un triomphe récent?
F : Bien sur que non, ça ne me parait pas naturel mais je ne me l'explique pas. Moi je ne me pose pas de questions là en ce moment, je fonce (décembre 1980).

JF : C'est vrai qu'à l'époque, les gens ne comprenaient pas le décalage entre sa jeunesse et sa maturité professionnelle.

F : J'ai été surpris par la façon dont vous m'avez présenté tout à l'heure, vous avez dit "qui est en train de devenir une future grande vedette" alors qu'on mette les choses au point. Ca fait six ans que je chante dans des salles combles et même plus que combles puisque on est obligé d'ajouter des chaises et même, comme en ce moment au Palais des Congrès, d'installer les gens sur la scène pour en laisser un minimum dehors. Mais mon but c'est le Music Hall pas les Jeux Olympiques, mon but ce n'est pas de décrocher une médaille (octobre 1984).

JF : C'est un discours vrai; Ca peut être compris ou pas compris. En plus c'est un discours qu'on a toujours eu dans la famille : on ne s'est jamais dit quand on était môme on va être connu. On a commencé ce qu'on fait maintenant en tant que profession mais avec un plaisir, une gourmandise qui a poussé à travailler énormément.

1986. Le travail des trois frères est récompensé : leur film "Le passage" sort sur les écrans. Alain Delon est acteur et coproducteur et présente les "Daltons".
Alain Delon : Je vais commencer par le petit dernier : il est dans le film l'auteur de la musique, il en est le compositeur, il en est le directeur, chef d'orchestre, il a placé la musique, il a tout fait. Alors ensuite, c'est le poète de la famille, vraiment le surdoué de la famille, le petit chéri : René.
F : Alors moi j'ai un truc à dire, comme l'a dit Alain "on était que trois Daltons, maintenant grâce à Alain on est quatre et Lucky Luck n'a qu'à bien se tenir".
AD : C'est plus les Daltons, c'est les Mousquetaires ! (novembre 1986).

JF : Là c'est la cerise sur le gateau. C'est vraiment le grand souvenir qu'on a pu avoir en commun, qu'on a réalisé tous les trois.

Extrait d'une vidéo où l'on voit Francis présent à une manifestation pour fêter la victoire aux élections présidentielles de François Mittérand + un JT.
Présentateur : Je voudrais simplement vous demander ce que vous faisiez hier soir à La Bastille, pourquoi vous y êtes allé et ce que vous y avez ressenti?
F : Ce que je suis allée faire à La Bastille c'était surtout fêter le départ de Giscard d'Estaing plus qu'autre chose. Je ne suis pas au PS et je me sentais complètement concerné comme tout le monde d'ailleurs parce que on a mis tous plein d'espoir dans ce changement. Vous ne vous rendez pas compte mais un mec comme moi, je suis jeune, j'ai passé vingt ans sous le même régime alors que tout d'un coup ça change comme ça, c'est un petit peu comme si on s'enlève du pied une paire de pompes trop petites. Ca fait du bien (11 mai 1981).

Vidéo : Francis est arrêté par la police lors d'une manifestation en faveur des intermitents du spectacle (juillet 1992).

JF : Ca c'est son côté Don Quichotte justement qu'il a toujours eu mais il est d'une sincérité désarmante.

F : Ce qui est en jeu en fait c'est la survie de milliers d'intermitents qui se trouveront obligés, si ces deux annexes sont supprimés, de changer de métier complètement. Ca correspond en fait à une sorte de licenciement déguisé en masse.

JF : Il est vraiment dans l'instant présent. Je me répète un peu mais au moment où quelque chose va le gonfler ça va se voir tout de suite ou que quelque chose va lui plaire ça va se voir tout de suite. Il n'y a pas de décalage entre son émotion et la conséquence de son émotion. Elle est directe. Comme un enfant.

Vidéo : Reportage sur la ré-ouverture de l'usine Starlux (usine de soldats de plomb) avec Francis Lalanne pour PDG.
F : Quand j'étais petit, je vivais beaucoup tout seul dans ma chambre avec un univers que je m'étais fabriqué, un monde que je m'étais imaginé d'une certaine manière, avec certains personnages, et ces personnages étaient essentiellement composés par les figurines Starlux (avril 1997).

JF : Il a un tel amour pour ces soldats que au moment où il décide de remonter la société, c'est ce qu'on disait tout à l'heure, c'est comme si c'était fait c'est-à-dire qu'il faut qu'il apprenne le business il apprend le business, s'il doit parler avec des banquiers, il parle avec des banquiers... Je savais que de toutes façons il arriverait à mener ce combat parce que c'était trop important pour lui.

Depuis 1987, Francis revient à sa passion de toujours : le théatre. Il se révèle alors dans le "Don Juan" de Molière.
F : Mon amour pour le théatre, ce n'est pas une surprise. Pour moi la chanson on peut considérer ça non pas comme une pièce de théatre mais comme un morceau de théatre. Le théatre pour moi c'est la totale c'est-à-dire tous les arts au service d'un seul qui n'existe pas et qui s'appelle le théatre (juillet 1992).

JF : Quand je le vois réaliser ce qu'il réalise, quand je le vois jouer Don Quichotte en ce moment ou quand il a fait L'Affrontement avec Jean Piat, je prends un réel plaisir parce que je vois mon frère exercer son art qui pour moi est la comédie.

Le reportage se termine alors sur une petite note d'humour : un extrait du reportage sur Francis au théatre disant "Il faut que je vous quitte parce que j'ai un duel maintenant" et sortant son épée.

Jean-Luc Delarue à Francis: Vous n'aviez pas entendu votre frère commenter les différentes étapes de votre carrière?

Francis: Je suis très ému de ce que je viens de voir parce que voir mon frère parler de moi comme ça, dire tout ça... C'est bizarre d'être ici et de parler de ça : entre nous on n'en parle pas. C'est très étrange, je ne savais pas trop ce qu'on venait faire ici et cela dit, effectivement, si c'était pour entendre mon frère parler avec autant d'amour de moi, ça vaut le coup!
Jean-Félix: J'aurais aussi pu te dire ça hors émission tout ça
Francis: Ben pourquoi tu l'as pas fait ?
Jean-Félix: Il n'y avait pas d'occasion, la vie va trop vite...

Jean-Luc Delarue: Vous passez beaucoup de temps encore ensemble tous les deux?

Jean-Félix: On se voit moins parce que déjà moi je suis en Irlande. Il ne vient jamais en Irlande et moi je viens le plus possible en France donc on ne se voit pas beaucoup mais on se parle...

Jean-Luc Delarue: Vous habitez l'Irlande ?

Jean-Félix: Oui... Et quand on se voit, très souvent on ne parle pas de ça. Déjà on ne parle de pas du métier. On est le premier public... Une relation familiale finalement c'est comme une relation amoureuse : on s'épanouit ensemble et on s'épanouit séparément, mais quand on s'épanouit séparément l'autre est quand même concerné. Il devient du coup consultant ou auditeur, ça devient le premier public. Mais c'est très important de s'épanouir séparément...

Un des autres invités intervient : Ca ne se passe pas comme ça chez nous. Ma soeur n'est pas mon premier public et je ne suis pas son premier public... C'est le développement séparé.

Jean-Félix: Quand je dis premier public, ce n'est pas forcément qu'on attend l'avis de l'autre mais le fait de montrer ou de faire écouter ce qu'on fait, même si son frère ne dit rien, il y a un effet miroir qui nous fait sentir si ce qu'on fait est bien ou pas.

Jean-Luc Delarue: Quand vous découvrez un album de l'autre, comment se passent ces moments qui sont des moments extrèmement importants, où vous allez lire dans les yeux de votre frère ce qu'il a pensé de votre travail ou inversement ? Est-ce que vous le faites devant lui ou vous écoutez plutôt en douce?

Francis: Jean-Félix est dans tous mes albums donc il connait mon travail au fur et à mesure que j'enregistre... C'est plutôt moi qui écoute ses albums. Je vais même les acheter pour tout vous dire.

Jean-Félix: Ah c'est toi !!

Jean-Luc Delarue: Vous les écoutez avec amour, avec fraternité, avec bienveillance j'imagine, est-ce que vous les écoutez avec esprit critique?

Francis: Sincèrement c'est impossible, j'aime trop ce qu'il fait. Il y a deux choses qui me frappent dans le monde dans lequel nous entrons, c'est deux idées qui ne me semblent pas conformes avec ce monde. D'abord que l'objectivité est à la fois une vertu et une réalité car pour moi l'objectivité ça n'existe pas. Les premiers subjectifs sont les gens qui prétendent être objectifs. Et la deuxième c'est la tolérance. Quelqu'un qui ne s'habille pas comme vous, quelqu'un qui ne parle pas comme vous, quelqu'un qui n'agit pas comme vous,... est de plus en plus rejeté ou raillé par les autres et je trouve ça extrèmement inquiétant. Pour moi c'est la première étape du racisme et on est dans un monde qui est devenu très raciste. Moi je crois que la plus belle chose qu'un être humain puisse susciter chez un autre être humain c'est l'admiration et quand on éprouve de l'admiration pour quelqu'un ça nous élève. Si je devais être reconnaissant d'une chose à mon frère avant tout, même avant l'amour, ce serait ça : de m'avoir toujours inspiré l'admiration.

Jean-Luc Delarue: Il y a de quoi parce que vous êtes le premier dont le talent a été reconnu, Jean-Félix. Vous êtes un petit prodige, devenu grand aujourd'hui. Dès l'âge de 13 ans vous aviez déjà reçu le Grand Prix de Virtuosité de Guitare. Est-ce que vous en avez fait profiter généreusement vos deux grands frères en les laissant chanter avec vous par exemple?

Jean-Félix: Oh c'est toute une histoire. On est trois frères et au début, Francis et moi on faisait de la musique tout le temps tout le temps : j'ai appris mes premiers accords de guitare, je lui ai montré. Après j'ai commencé à travailler tout seul et à découvrir d'autres musiciens qui m'ont énormément apporté. Très vite on s'est retrouvé tous les deux dans la même chambre, ce qui était logique puisqu'on faisait de la musique ensemble, et René était un petit peu à l'écart. Alors qu'est-ce qu'on a fait ? On a mis René à la contrebasse comme ça on pouvait faire un groupe et être tous les trois ensemble. On a constitué un groupe comme ça qui s'appelait Bibifolk. D'ailleurs c'était un bon nom de groupe je trouve. Et c'est vrai que les concerts qu'on faisait à l'époque c'est-à-dire que, c'est toujours pareil, quand vous voyez un petit môme qui joue avec une guitare plus grosse que lui et qui joue très vite ça attire beaucoup de monde. C'est pas pour la musicalité, je ne peux pas dire qu'il y en avait réellement à l'époque, je n'en sais rien, je ne pense pas, c'était peut-être un peu trop jeune. Par contre c'est impressionnant. Donc il y avait beaucoup de gens qui venaient me voir parce que c'était le cirque. C'est très dangeureux pour un musicien. C'est là aussi où l'entourage est important : si je n'avais pas eu cet entourage familial : Francis, René et mes parents, j'aurais pu mal aborder ma carrière.

Jean-Luc Delarue: Après le succès du Passage, qui était le premier film que vous avez fait avec René, vous avez produit ensuite "3615 Code Père Noël" qui n'a pas été un succès comme le premier et vous avez perdu beaucoup d'argent... C'est plus facile departager le succès que l'échec, c'est aussi ce qu'on appelle le moment de vérité... On sait très vite en cinéma quand ça marche on pas, on le sait le premier jour : comment vous avez partager cet échec, que s'est-il passé entre vous?

Francis: Rien. Vous voulez que je vous raconte ?
Jean-Luc Delarue: Oui.
Francis: Quand j'ai produit "Le passage" avec Alain Delon, le premier mercredi où il est sorti, quand on sait si le film va être un succès ou pas, ce jour-là, il y avait une queue qui allait jusqu'au bout des Champs Elysées pour voir le film. J'allais même embrasser les gens ! Et j'ai mangé, dans un restaurant à côté, le meilleur fast food de toute ma vie. Et puis le temps a passé, je produits seul cette fois, le deuxième film de mon frère et je vais bien entendu, par superstition, voir le film le premier mercredi, à 14h, dans la même salle, sur les Champs Elysées. Et là il n'y a personne. Je vérifie si je ne me suis pas trompé d'heure, mais personne. Je retourne au fast food et là j'ai mangé le pire fast food de toute ma vie...

Jean-Luc Delarue: Et avec René vous vous êtes dit quoi?

Francis: Je l'ai embrassé, je lui ai remonté le moral et je lui ai dit que j'étais tellement fier d'avoir produit un aussi beau film. Parce que vous savez, si c'était à refaire et si même on me disait que ça allait être un bide commercial, je le referais. Les deux aventures les plus merveilleuses qu'on ait vécu mes frères et moi c'est ces deux films parce qu'on était ensemble, on a fait quelque chose ensemble. D'ailleurs ce film qui n'a pas eu un succès commercial a eu un grand succès d'estime puisqu'il a fait l'ouverture du festival d'Avoriaz, il a eu tous les prix au Festival de Rome et c'est grâce à ce film que mon frère à fait sa carrière aux Etats-Unis. Même si ça a été un échec commercial, pour moi ça n'a pas été un échec puisque ça a contribué à faire ce que je voulais c'est-à-dire à lancer mon frère...

Jean-Luc Delarue: Vous aviez joué beaucoup?

Francis: Oui et j'ai tout perdu et alors ? Qu'est-ce que ça peut faire ? Mon frère, grâce à ce film fait sa carrière aux Etats-Unis, on a vécu une aventure merveilleuse et moi jai un crayon et du papier, je peux me remettre à écrire des chansons. Je n'ai jamais fait ce métier ni pour l'argent, ni pour la gloire, je l'ai toujours fait pour mon plaisir donc tout va bien.

Jean-Luc Delarue: Est-ce qu'il y a un chef parmi vous trois, est-ce que Francis est une espèce d'âme centrale dans la famille?

Jean-Félix: Chef c'est pas le mot...
Francis: Tu sais quand on jouait aux Indiens, eux avaient toujours une seule plume et moi j'avais le grand truc qui en avait plein.
Jean-Félix: Oui et par contre, quand on avait des jeux de société, la première chose qu'il faisait c'était de déchirer les règles de jeu et il les refaisait.

Jean-Luc Delarue: Il gagnait toujours à la fin aussi?

Jean-Félix: Oui. Ce que je voulais dire par rapport à ce que Francis disait c'est que c'est très difficile pour les gens de dissocier le côté professionnel du côté plaisir. Au début on était trois gamins, trois frères, à avoir chacun des rêves : moi faire de la musique, René à faire son dessin animé tout seul dans le grenier donc on était complètement à l'écart du monde professionnel. On avait des rêves, le rêve de faire des choses ensemble. Quand on a fait Le passage, c'était finalement l'aboutissement d'un rêve en commun qui vient de très loin. Chacun a amené sa spécialité et ça a été un succès mais le succès, encore une fois, c'est un truc en plus, c'est une récompense.
Francis: Ce qu'on appelle le succès, c'est souvent un malentendu et l'échec c'est un succès qui se passe mal.

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Merci beaucoup à Maïté, la webmiss de www.jeanfelixlalanne.tk pour la transcription et les images!

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